Compte rendu du périple Bodrum / Istanbul (du 25 mai au 15 avril 1999)

Résumé temporel :

du 25 au 30 avril : Içemeler préparation du bateau
30 avril à 22 heures : mise à l'eau puis navigation à la rame jusqu'à Bodrum.
1er mai à 15 heures : départ à la rame pour Gümulçuk arrivée à 23 heures.
2 mai à 7 heures : départ pour Kusadaçi et arrivée à 23 heures.
3 mai : Vivres et visite du site d'éphèse.
4 mai à 14 heures : départ pour Cesme et arrivée le 5 mai à 6 heures.
5 mai à 15 heures : départ pour Yeniliman et arrivée à 20 heures.
6-7-8 mai : vent violent de nord-est nous bloque à Yeniliman.
9 mai à 16 heures :départ pour Ayvalik et arrivée le 10 mai à 5 heures.
11 mai à 23 heures : départ pour Assos et arrivée le 12 mai à 6 heures.
12 mai à 17 heures : départ pour Bozcaada et arrivée le 13 mai à 5 heures.
13 mai à 14 heures : départ pour Canakkale et arrivée à 23 heures.
14 mai à 12 heures : Quittons le bateau pour Istanbul puis Paris.

Résumé de l'activité :

Du 25 au 30 avril :goudronner / mouiller/ calfater/ réparer en vue de la mise à l'eau du bateau.
Du 30 avril au 14 mai : navigation et vie collective au sein d'une équipe internationale (3 finlandais, 1 suédois et 2 français).
L'équipage:
Fredrik koivusalo concepteur du bateau et du projet.
Esko Pesonen directeur d'une association d'insertion à Helsinki
Dik Lindberg photographe professionnel à Helinki.
Yan Mellring constructeur de bateaux viking en Suède.
Bruno Lelièvre peintre/ graphiste en insertion sur le projet Sillage
Nicolas Leterrier encadrant sur le projet Sillage.

Compte rendu du périple:

Nous venons de vivre 3 semaines sur un navire viking en Turquie. Nous naviguions sur une ancienne route de commerce viking... Vêtements et ustensiles de cuisines étaient des reproductions de la réalité de leur histoire.

La vie de viking n'est pas de tout repos. Les navigations de nuit, les heures à ramer, et les heures partiellisées de sommeil y sont pour quelque chose... Le rythme de vie est différent : manger et dormir deviennent des actions dépendantes de la marche du bateau.

Fort heureusement personne n'était effrayé ou ne prenait les armes à notre approche (hormis quelques militaires turques et grecs.) voilà un moyen très original de voyager et surtout de faire des rencontres... Tout à coup nous ne sommes plus des touristes comme les autres. Ce que nous faisons suscite l'intérêt, la surprise, le rire, l'émotion, la curiosité, l'admiration... Personne ne reste indifférent, les questions fusent de toutes parts et dans toutes les langues.

La curiosité reste intacte, de jour comme de nuit, des bateaux se déroutent pour mieux admirer ce qu'ils prennent tout d'abord pour une illusion... Au port le va et vient de curieux et de passionnés est permanent. Notre tenue vestimentaire et nos activités y sont aussi pour quelque chose. De plus, les marinas pour yacht de luxe ne sont pas habituées à accueillir pareil équipage... L'Heimlosa Rus, rangé près des vedettes de luxes, ne passe pas inaperçu malgré sa petite taille. Mais il est aussi très remarqué par les pêcheurs du petit port qui n'est pas sur toutes les cartes... Ce sont des marins et ils sont très impressionnés à l'idée que le bateau vienne de Finlande et que nous dormions dans cette barque rudimentaire. Certains ont même peur pour nous. Eux savent quelle aventure physique nos corps doivent endurer. Ils nous parlent de la Mer Noire et de ses dangers, du passage dans les Dardanelles et dans la Mer de Marmara où il faudra négocier les courants...

Cette aventure quoique physique est avant tout, pour chacun d'entre nous, une aventure humaine. Même si 1000 ans nous séparent, il nous plaît à penser que l'aventure est la même car l'homme n'a que peu évolué en 1000 ans. Les rencontres se succèdent au fil du voyage mais la rencontre se situe également entre nous à bord de l'Heimlosa Rus où nous avons vécu ensembles pendant 3 semaines. Trois nationalités se sont confrontées et rencontrées : finlandais, suédois, et français se sont trouvés dans cette aventure viking. Nos différences individuelles et culturelles ne pouvaient pas ne pas se rencontrer dans un espace vital aussi réduit. Anglais, français, suédois, finlandais, turque, et espagnol sont les langues, avec lesquelles, il a fallu jongler pour communiquer. Pourtant la communication peut se passer d'une langue partagée. Bruno, ne parlant que français, a pu grâce à son imagination trouver les gestes et les paroles pour échanger, car je n'étais pas toujours là pour traduire. Après quelques jours, il sera le prof. De français attitré des finlandais qui lui enseigneront quelques rudiments d'anglais.

De même, à Yeni Liman (petit port de pêche pas sur toutes les cartes), nous ferons la rencontre de Mourat, jeune turque de 12 ans, fils et petit-fils de marin pêcheur qui ne parle pas un mot d'anglais. Deux jours plus tard, son grand-père nous invitait à manger chez lui pour nous mimer pendant 2 heures (car lui non plus ne parle pas anglais) l'histoire des religions dans cette partie du monde depuis les Sumériens avec Gilgamesh jusqu'à nos jours. La communication n'est pas une question de langage mais uniquement d'ouverture car j'ai plus appris de cet homme en 2 heures que de ma voisine en 1 an. Expliquer à un pêcheur turque que l'on a besoin de son aide pour poser un deuxième ancre à l'arrière du bateau n'aura pas été une mince affaire mais la manaeuvre s'est déroulée sans problèmes car l'homme savait ce qu'il fallait faire plus qu'il ne comprenait nos paroles...Les hommes du nord ne s'attardent pas en paroles inutiles non plus mais l'alcool délie également les langues nordiques...

Après 4 jours d’attente à YeniLiman, nous partons pour Ayvalik, ville assez importante. Partis dans l’après-midi, nous y arriverons à 5 heure du matin. La nuit fut longue et agitée, en passant devant une île grecque nous sommes arrêtés par les gardes côtes de Mitilini. En mer, ils prennent nos papiers et n’hésitent pas à nous menacer avec leurs mitraillettes. Ils nous somment de les suivre. Escortés, notre entrée est remarquée, la télévision grecque est là et nous pose toutes sortes de questions. Nous mentons tous selon la version décidée par Fredrik, à savoir « nous venons d’une île grecque », paraissant lointaine à tous. Ils nous croient et nous rendent nos passeports, 30 minutes en Grèce, nous suffisent, nous repartons de suite pour ne pas payer la taxe de douane s’ils avaient su que nous venions en fait de Turquie. Mais la nuit n’était pas terminée et c’était sans compter sur la présence rapprochée des gaziers et autres tankers. Je me réveille en pleine nuit, une fusée a été lancée et le bateau roule dangereusement dans les vagues d’étrave du gazier (peut-être un méthanier). Nous devons établir la voile pour rendre le bateau à nouveau maniable.

Nous arrivons à 5 heures du matin, et pourtant nous repartons à 23 heures, encore une navigation de nuit, pour remonter vers le détroit des Dardanelles. La sortie du port n’est pas simple et nous toucherons mais à vitesse très réduite. Nous arriverons à Assos le lendemain à 5 heures du matin. Assos est un très jolie port typique. Tout y est conçue, néanmoins pour le touriste, chaque maison (et elles sont peu nombreuses :une dizaine)est transformée en bar-restaurant-hotel. Sur la falaise qui surplombe le petit port se dresse la citée romaine d’Acropolis. La journée se passera à régler les problèmes administratifs et à visiter ce site grandiose qui surplombe l’océan.

Le lendemain, nous partons dans l’après-midi pour l’île turque de Bozcaada où nous arriverons le surlendemain. Nous arrivons pour la prière et le vent nous amène les paroles du prophète à 5 heures du matin. La ville compte plusieurs minarets qui se répondent et se parlent pendant 5 minutes environ. Des pêcheurs nous expliquent l’entrée du détroit, Fredrik ne quitte plus ses Instructions Nautiques. Les pêcheurs nous fournissent des vivres : poissons, vin de l’île, et miches de pain.

Nous repartons à 14 heures, Un dauphin salue notre départ en sautant à plusieurs reprises dans le port. Durant l’après-midi, 2 autres groupes de dauphins viendront nous saluer ou bien nous accompagner pour un bout. Nous arrivons à Canakkale à 23 heures dans un port sale et puant. La pollution des villes se ressent tout de suite lorsqu’on l’a oubliée. Le lendemain Bruno et moi devons repartir pour Istanbul, Des images d’océan, de côtes sauvages, de gens mais aussi des sons, des odeurs, et des goûts se mélangent dans nos esprits. Les rencontres ont été riches d’enseignement pour nous tous, et malgré les tensions ou les prises de gueules, nous sommes tous émus de nous quitter ainsi. J’espère qu’il restera entre nous quelque chose de tout cela. Le temps m’a, depuis, donné raison et j’espère que d’autres occasions me seront données de revoir Yan, Esko, Dik, et Fredik.